Par-delà son audition, entendre et écouter l'enfant

Vous êtes ici: Dossiers et Informations » Par-delà son audition, entendre et écouter l'enfant

Par-delà son audition, entendre et écouter l'enfant,

L'affaire d'Outreau ne manque pas d'interroger sur la valeur de la parole des enfants en justice. Ceux qui y trouvent argument pour la remettre en cause se trompent de cible. Le drame des personnes apparemment aujourd'hui mises en cause à tort ne laisse pas indifférent. Elles ne sont pas victimes des enfants, mais des adultes qui, au fond, n'ont pas su entendre ces enfants. Il ne suffit pas de faire parler les victimes, il faut aussi travailler sur la parole recueillie.

Qu'on se remémore déjà d'où nous venons ! Trop l'oublient. Il n'est pas question de revenir aux errements qui ont fait tant souffrir de nombreuses victimes, spécialement infantiles, au point de les condamner au silence. De longue date la victime était mal reçue, tout simplement dissuadée de dire ce qu'elle avait subi pour ne pas dire de porter plainte ! Si une procédure pénale était enclenchée, (a victime était rapidement dépossédée du procès pendant l'instruction et l'audience de jugement. Les techniciens - policiers, magistrats divers et variés, avocats, experts - s'appropriaient sa parole, y compris pour la démonter. Il fallait même tenir la victime à l'égard de son agresseur pour ne pas perturber le droit régalien de la société de faire passer le char de la justice.' Elle était l'objet du procès et non pas l'un de ses acteurs.

Ainsi lors du procès, peu de temps était consacré à la victime. Peu de précautions étaient prises pour entourer son expression quant on ne la dispensait pas d'être présente. Pour la protéger f Ou pour ne pas s'en encombrer !

Deux images illustrent ce qui se passait généralement :

ces victimes déstabilisées (involontairernnent) à la barre par le président sur le thème : » Vous entendez vous constituer partie civile ? ». L'explication de texte du juge se heurtait généralement à l'impossibilité pour la victime de chiffrer une demande et donc d'obtenir une compensation minimale.

encore plus poignantes ces victimes esseulées à la fin de l'audience au fond de la salle ou errant dans les couloirs du palais ne comprenant pas l'issue de la pièce judiciaire qui venait de se jouer

Les choses ont considérablement changé depuis une vingtaine d'années sous la prise en compte de la personne derrière la victime, tout spécialement avec l'émergence du droit des femmes et des enfants.

Un véritable statut judiciaire de la victime s'est construit à coups de démarches empiriques et de textes de lois. Avec les associations, pour les enfants, les gendarmes (ceux de Saint Pierre de La Réunion avec la procédure MELANfE) et les policiers (le lieutenant Carole Mariage de l'Ecole de la police de Gif-sur-Yvette et son guide méthodologique) y sont pour beaucoup.

La loi du 17 juin 1998, enrichie plusieurs fois depuis, est venue consacrer ces efforts des professionnels. Il fallait créer une relation de confiance entre la jeune victime et les enquêteurs afin de faciliter leur expression. L'aménagement des locaux, les techniques d'entretien, l'accompagnement des enfants et de leurs proches, etc., beaucoup de détails y ont contribué. Il fallait encore accompagner cette parole (présence des parents ou d'un administrateur ad hoc), la relayer (l'avocat de l'enfant), la crédibiliser (les expertises), la conserver (les enregistrements audiovisuels), éviter sa répétition, etc. Beaucoup a été fait pour conduire les victimes à retrouver, au commissariat ou au tribunal leur agresseur, ne fut-ce que pour que celui-ci n'élude pas ses responsabilités ; reste que certaines confrontations sont encore impossibles devant la peur des victimes et le risque réel de pression sur elles.

Pour autant, on le disait déjà, il fallait éviter de tomber dans le mythe de la parole de l'enfant. Toute personne, victime ou témoin, peut se tromper en toute bonne foi, voire mentir ou affabuler, parfois à (a hauteur de (a souffrance supportée. Sa parafe n'est pas nécessairement totalement fausse. Dans l'affaire d'Outreau, il ne serait pas surprenant d'observer que les enfants ont accusé d'autres personnes pour protéger leurs parents de l'image de monstres et d'anormaux qui leur était accolée ! Ils ont pourtant été victimes d'une agression insupportable de leurs parents et des amis de ceux-ci.

Il vaut mieux avoir une maman sorcière que pas de maman du tout. Très souvent, les enfants de bourreaux retrouvent dans les sévices comme une preuve toxique et négative de l'amour.

Comme dans toute instruction pénale, ta parole de la victime ou du témoin comme l'aveu du coupable doivent être confrontés à des investigations, des confrontations, des expertises, des enquêtes en plain et en creux. Elle n'est pas sacrée. Comment ne pas s'interroger sur la mise en cause de tant de personnes au passé irréprochables ?

Avant de contester l'expression des enfants devant les policiers ou les magistrats interrogeons-nous donc sur les carences avérées des enquêtes autour de cette parole. N'ont-ils pas été auditionnés plus qu'entendus ? fl est bon que fe procès public ait joué son rôle de catharsis à Outreau ; il aurait mieux valu que les verrous institutionnels fonctionnent en temps utile !

Comment penser remettre en cause les effets bénéfiques de la libération de la parole des enfants quand on voit ces adultes révéler parfois avec force médiatisation, les souffrances imposées des décennies plus tôt et refoulées des années durant y compris après leur majorité.

La morale de cette histoire est bien qu'il faut plus que jamais respecter la parole des enfants. Mais respecter l'enfant c'est l'entendre, et pas seulement ('écouter : c'est-à-dire recueillir ses propos avec précaution et humanité, être sensible à ses silences, par-delà ses mots observer ses gestes et attitudes, procéder à des recoupements et à des vérifications, remettre en perspective ses propos.

Là encore avant de condamner un droit de l'enfant, interrogeons-nous sur notre responsabilité d'adultes ! Les efforts doivent être renforcés pour sensibiliser et former les professionnels à recueillir et analyser la parole des victimes et ne pas économiser les réflexions sur la détention provisoire, la durée des instructions et les jeux des contre-pouvoirs judiciaires.

Après tout, la portée de cette parole est bien celle que les acteurs judiciaires ont bien voulu lui donner. Elle a peut-être permis à certains de faire l'économie de questionnements qui s'imposaient. Ainsi ne faut-il pas renoncer à ces examens de crédibilité où le juge se défausse sur des « experts » d'une évaluation qui lui revient ! Evitons dans les expertises de poser la question à laquelle les experts ne peuvent répondre : les propos de l'enfant sont ils crédibles ? L'expert doit écouter l'enfant, non pas le juger et valider sa souffrance.

C'est le juge qui doit si dire les propos sont crédibles. Faut-il se contenter de la parole de la victime quand on dénonce par ailleurs le mythe de l'aveu ? li faut accompagner l'enfant dans la révélation pour lui rendre justice c'est-à-dire pour bien signifier qu'il n'est pas lui le coupable du jeu des adultes.

Gardons aujourd'hui la mesure et la sérénité auxquelles nous appelions voici plusieurs années en invitant à mieux recevoir cette parole ou ... à accepter le silence de l'enfant.

Jean Pierre Rosenczveig, président du Tribunal pour Enfants de Bobigny Marcel Rufo, pédopsychiatre à Marseille

Pantin, le 5r juin 2004

 

 

*document fournis par Maître Marc Geiger (Avocat au barreau de Carpentras, Avocat de l'association Vivre Soleil Renaître)

Ajouter un commentaire

Ajouter un commentaire


Code dans l'image:
Titre:
Votre nom(*):
Courriel:
Notifiez-moi pour toute modification dans ce fil:
Site web:
Commentaire(*):
 

Nos bureaux sont ouverts les lundis de 9h30 à 12h00 les vendredis de 15h00 à 17h00 à la maison du département à Carpentras Maison du département 111, bd Albin Durand 84200 Carpentras

Nous contacter : 04.32.85.84.40 (Standard Maison Département)

Portable de l'association: 07.61.63.31.54

Nous apportons une écoute téléphonique durant nos permanences. email : infos@vivresoleilrenaitre.fr