Evelyne
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le témoignage par Evelyne
Tout va bien, c’est ce qu’on me répète sans cesse. Dynamique, efficace, battante... et pourtant.. Victime qui s’ignore longtemps.
Il y avait bien des choses qui tournaient pas rond, dans la famille, dans les amours. Tout allait bien en apparence, boulot, études réussies. Première même de l’école et de la promotion.
Presque bien. Des somatisations, un dos cassé, des infections ORL à répétition. Un corps bétonné dans une carapace d’insensibilité. Que sais-je encore.
Tout va bien. Jusqu’au jour où, dans mon milieu professionnel (scolaire) j’ai à faire à des plaintes d’enfants pour attouchements à propos d’un collègue. Je passe...cela s’est réglé en justice.
Résultat : je suis malade, rien ne va inexplicablement plus. Je suis épuisée, vidée, une lavette.
Anéantie. J’avais bien fait une dépression il y a longtemps. Mais la, c’est autre chose. Et peu à peu, le voile se lève.
Enquête. Plainte. On porte secours aux enfants. Après que j’ai contribué à lever l’omerta généralisée. A moi point.
Je me souviens peu à peu. J’ai été abusée moi aussi. Par un enseignant. Et c’était mon père. Et c’était l’instituteur.
Je le dis, je l’écris à la famille. Silence général, aucune réaction à l’exception d’une belle soeur que ça a dérangé dans ses préparatifs de mariage. Pas politiquement correct.
Pas de main tendue. Impossible d’en parler aux amis, je vais "très bien" selon eux. Encore victime de la chape de silence familiale où j’ai été élevée.
Pas de famille, on a été élevés isolés, et pour cause ! C’est la rupture. Je dois être contagieuse, on ne me confie plus les nièces. On s’éloigne.
Ma mère est psychotique. Pas de réaction de sa part, elle a été aussi victime des coups, de la dévalorisation, des lazzi, du manque de considération et de respect.
Elle a essayé de protéger ses enfants par le silence et est restée près d’eux au prix de sa folie.
Deux de ses enfants ont été abusés, dès tout petits, 4 ans et demi et 2 ans. Par deux hommes, leur père (mon père) et son ami, un jour de boisson sans doute. Les autres je ne sais pas. Ils ne veulent pas en parler.
Ensuite, j’ oublie encore.
Et puis, après une insoutenable et catastrophique relation amoureuse, c’est le retour en thérapie. Et là il faudra longtemps pour se rappeler l’enfance (aucun souvenir),l’agression, les agressions réitérées, les nuits terrorisées, le refus d’aller dormir, les cauchemars et les insomnies jusqu’à plus de 30 ans.
La peur toujours des autres, des hommes. Les dé corporations, les absences, les phobies. Ça mettra longtemps à se détricoter ; la noyade volontaire à huit ans, les empoisonnements volontaires avec mon frère.
Les attouchements à l’adolescence de ma tante (la soeur de mon père) ; l’esclavage à la famille. Une seule réaction, mon frère dira à ma mère "Evelyne, c’était la chose de papa". Mais rien à moi. Persona non grata, pestiférée, mise à l’index, mouton noir.
Noêl isolée. Et tout le reste dont il faudrait plusieurs pages pour témoigner. Toujours les abus de confiance. Toutes sortes d’abus. Pas d’aide. Et je ne sais pas en demander.
Ça a ruiné ma vie. Seule, isolée, personne à qui le dire. D’ailleurs je ne m’en souvenais pas. Et puis, après la honte. L’exclusion. Pas de compagnon au long terme, les choix ne pouvaient être que tordus, en référence au vécu et à la perversité du père. Pas d’enfants. Le tribut qu’on paye pour les errements des autres est lourd. Injuste mais lourd.
Tant d’années avant de pouvoir dire "j’ai été victime". La reconstruction se fait, en faisant face à la vérité. Et pourtant, il y a quelque part un cahier et une lettre que mon père a laissés à son chevet à sa mort.
Il est mort seul. On l’a trouvé décomposé une semaine plus tard. Un trauma de plus et mon frère a fait disparaitre ces documents. Peut être même qu’il dira qu’ils n’ont jamais existé. Il ne répond pas aux messages.
Il faudrait retrouver les pompiers. Maintenant c’est ma mère qui est prise en otage par ses fils.
Je témoignerai pour aider d’autres à briser le silence. J’ai entendu en conférence : "l’inceste, c’est ce qui arrête la parole". Et seule la parole sauve.
Evelyne
LA NEIGE C’EST DEGUEULASSE
Nicole regardait par la haute fenêtre mal ajustée. Le vent froid de cet hiver de neige sifflait dans les menuiseries. La fenêtre donnait sur la cour et la campagne. Brouillard. Neige. Encore, toujours pareil. Insistante, sale et humide. Sale Neige. Les filaments de brouillard traitre et incertain se lovaient sournoisement à ces rivages humides de la Saône et de la Loire. Les rivières même s’y perdent en méandres et en mares.
Les pâturages sont abandonnés par le bétail laitier. C’est le désert blanc des méandres d’une mémoire perdue. Le monde était blafard, incertain, on devinait une blancheur omniprésente, sans en voir aucun contour. Des fantômes sans voix, le silence suspendu dans le lait qui perle du ciel. Rien d’autre. Des spectres peut-être.
Le vieux poêle à bois s’époumonait vainement à produire de la chaleur. Il convenait d’ assécher des lessives quotidiennes qui pendaient en guirlandes grisâtres sur des fils tendus dans tous les axes de la cuisine. Appeaux misérables d’une déconfiture inévitable. Ces lessives impuissantes à faire disparaitre ces taches indélébiles voulaient laver la neige et le brouillard. Le givre s’était glissé et durci en couche épaisse jusqu’à l’intérieur des vitres. L’huile était figée dans la bouteille. Les mots étaient gelés dans des bouches cousues d’un fil invisible qui ne se résorberait pas.
Il fallait créer son hublot d’observation en soufflant sur la vitre, fondre le givre, éponger de la manche la buée ; maman l’avait interdit, mais si peu. Il fallait tenter de profiter d’un spectacle irisé sur la campagne. Briser la morosité. Une chance peut être ou plutôt un espoir qu’un rayon de soleil égaré troue le ciel gris, d’une lueur brève.
Un peu de vie qui viendrait toquer au carreau. Non, le soleil ne venait pas. Il n’y avait que des lambeaux mouillés de nappes de brouillard qui tardant à s’effilocher.Jusqu’ à midi, parfois jusqu’au soir.
Le hameau était loin. La cloche s’étouffait. Elle tintait à peine pour l’appel dominical ; c’était un ténu filet timide. L’église romane était puissante en futs énormes de colonnes biaisées qui soutenaient le trapu édifice. Il faudrait y aller. Enfiler les chaussettes de laine rêche, les étirer jusqu’aux genoux, voire aux cuisses, mettre les godillots, le paletot et les mitaines, partir d’un pas incertain sur la route glacée, jusqu’au bourg frileusement capitonné dans ses maisons basses de pierre.Une tentative de fuite inaboutie, insignifiante.
On était baptisés, fallait y aller. C’était obligé.
Les arbres se tordaient dans le froid. On les devinait à peine, grandes silhouettes dégingandées qui n’offraient plus d’abris aux oiseaux. Ces arbres protecteurs de l’été ne pouvaient pas vous accompagner, figés de glace et entravées de racines. Ce n’étaient que des arbres.
Nicole leur adressait de muettes prières, elle aurait eu besoin de ces hautes silhouettes pour se rassurer, elle les conjurait de devenir ses gardes du corps, de magiquement quitter leurs chaussures plombées de boue et de cailloux pour protéger son chemin solitaire jusqu’au village.
Indifférents, impavides, ils ne bougeaient ni ne tressaillaient, de nulle façon attendris par ces désespoirs et suppliques enfantines.Ils étaient tout pareils aux adultes méchants. Méchants arbres !
Nicole devait faire face. Devoir d’afficher une grande assurance,d’avancer en tirant le frère rétif par le bout de la manche, sans faillir. Comme mature déjà à ses six ans tout juste comptés.
Obligée. Elle était née en hiver. Alors elle y était restée, toutes ces années, dans l’hiver glaçant et coupant, méchant, vilain. Inhumain. Pétrifiée.
Nicole avait froid. Nicole avait peur. Nicole avait des hauts le cœur. Le lait du petit déjeuner se caillait en renvois rances jusqu’aux lèvres. Le vomissement ne venait pas. Seul subsistaient le malaise et la nausée. Jusqu’à en défaillir. Ne rien dire.Nicole et Jacques étaient sur la route. Jacques, c’était le petit frère rougeaud et pleurnicheur. Il fallait toujours avoir un gamin geignard pendu aux chaussures. C’était obligé. C’était ça la responsabilité de grande sœur. Et toujours des mouchoirs dans les poches pour étancher la morve qui coulait inéluctablement du nez de Jacques.
Quand ce n’était pas du sang. Hémophile en plus celui-là ! et s’il se vidait comme un lapin avant le civet, ben Nicole, elle morflait ! La neige collait aux semelles. Jacques ne voulait point avancer, son nez coulait de morve dans le cache-nez de laine, le bonnet enfoncé sur le front jusqu’aux sourcils. Juste un œil qui dépassait.
La promesse seule des bonbons le faisait avancer. Les bonbons, on les achetait au café, au sortir de la messe, sur l’argent soustrait à la monnaie de la quête. Surement que Papa le savait. Il savait tout. Jacques, les bonbons, il les voulait maintenant, c’est ce qu’il trépignait. Sale gosse !
Nicole prit exemple sur les arbres ; il fallait s’enraciner pour durer et se taire. Nimbée de silence, elle avança, tirant le frérot par la manche, sans ménagement. Jacques se trainait, sur ses jambes ou sur le derrière jusqu’à ce qu’enfin, il remarche.
Le lavoir communal était pétrifié, son toit pentu de bois alourdi d’un blanc et épais fardeau. Abandonné pour longtemps. Plus de lavandières, plus de chants, plus de battements.Le printemps lointain le ferait renaître à la vie, aux clapotis de la source. Pour l’heure, tout était immobile et figé. On pouvait plus se laver à l’eau courante. Fallait casser la glace. Le croassement éraillé de corbeaux acariâtres seul était audible. Ils disputaient aux poules le grain répandu, couvrant le galop lointain de quelques sangliers, venus du bois voisin fouiller les champs à l’espoir de quelques tubercules oubliés. Que des mendiants.
Nicole suait à grosses gouttes. Son cœur s’affolait dans son pull rouge de jersey grossier que maman avait confectionné. La neige, ca salissait. Elle aurait voulu voler pour ne point la toucher. La neige, c’était dégueulasse et dangereux, sinistre et lugubre, innommable. Beurk.
Elle tentait de l’enseigner à Jacques qui batifolait innocemment à confectionner des boules qu’en riant il lançait sur sa sœur, sur le lavoir, sur les maisons.Partout où son éphémère jouet pouvait se briser en cascade blanche et en étoiles polaires. Pauvre idiot !
Jacques, la neige, il aimait ça. Inconscient enfant ! Le soir, il glissait dans la cour sur sa caisse à savon, équipée d’une ficelle pour la remonter jusqu’au talus du tas d’ordure, improvisé pour une saison de glisse dans la cour, transformée en piste verte.Il s’enivrait de vitesse, de glisse, de chutes même, jusqu’à l’épuisement. Jusqu’à l’enivrement de l’oubli. Assommé de fatigue.
Les jours d’école, il organisait de grandes batailles rangées de boules de neige, derrière les cabinets. Il cachait ses troupes, car c’était interdit par le maître. Il était le général d’une armée de garnements bien vite détrempés et punis pour sécher au coin du gros fourneau à bois qui tenait lieu de chauffage. En punition, ils devraient apporter deux bûches demain au lieu de l’unique comme contribution à la chaleur de la classe. Ils avaient aspiré toute la chaleur à sécher leurs vêtements. Ce n’était que justice, finalement.
Seuls étaient autorisés les désarmants bonhommes au nez de carotte et aux cheveux de bâtons. Ils avaient l’air bonasse et inoffensif. Alors l’apparence était sauve. L’univers était bien enfantin.
Même qu’un jour, Jacques s’était transformé en bonhomme de neige. Ses copains l’avaient enfouis à sa demande et il était resté gelé, les bras tendus, jusqu’à la délivrance par une mère affolée. Faible des poumons, il avait eu la pneumonie. Il était comme ca Jacques : absolu.
Une fragilité chronique des poumons lui rappelait cet épisode peu glorieux couronné par une magistrale et paternelle fessée.
Le village se précisait. Les battants de la grande porte cloutée de l’église baillaient sur le cimetière qui la ceinturait. On approchait.
Les fidèles accouraient en toussant, dans l’espoir, vite trahi par le froid du lieu d’échapper à la morsure de l’extérieur. Ce n’était pas chauffé dans cette église. Les piliers romans offraient une idée de protection. De chaleur point.
Les chants étaient glacés, l’harmonium n’arrivait pas à les réanimer. La messe aussi était gelée. Et l’ardeur de la foi qui déplace les montagnes, ca chauffe pas les bâtiments, faut croire !
Nicole était la, sur les dalles immenses, froides et disjointes, agenouillée et bientôt inerte, affalée de tout son long, aux cotés d’un Jacques détrempé de larmes criant d’incompréhension et de terreur. Sa grande sœur était par terre. Il secouait sans s’arrêter la main de sa sœur. Il l’’appelait. Elle ne bougeait plus, les yeux révulsés dans une épilepsie désormais révélée. Fidèles et curés accoururent, l’office en fut tout bouleversé.
Nicole un instant rouvrit les yeux pour les écarquiller : horreur renouvelée. La neige, les silhouettes noires, les arbres, le gel. Ils étaient là. Encore. Toujours. Un tourbillon confus envahit sa tête.
Dégueulasse, sale, infect, fuir au secours. Blanc. Brouillard. Plus rien. On ne s’échappe pas d’ici.
Maman était la, au coin de la cuisine blanche. Maman blanche et pâle. Cuisine blanche.
Jacques pleurait, inquiet, oublieux de la neige, des batailles, des bonhommes. Il avait couru, au désespoir, depuis l’église jusqu’au hameau, jusqu’à la maison pour appeler maman. Le souffle court, les yeux bouffis.
Des bonbons offerts par l’épicière n’avaient pu calmer son inquiétude. Elle était morte sa sœur ? ou elle faisait une mauvaise farce pour lui faire peur ?
Nicole roulait des yeux en tous sens, cherchant l’effrayante silhouette noire. Celle qui hantait ses nuits et son lit.
IL n’y avait rien ici, que les couches séchant tous azimuts, maman, Jacques. L’habituelle cuisine. « Le curé t’a ramenée… ».
A ces mots, la sueur perla, la nausée vint. Enfin. Quelque chose sortait de la gorge. Nicole vomit et vomit encore. Elle s’évanouit. Maman suspecta une allergie, une gastropathie.
Maman ne comprit pas. Rien à comprendre.
Nicole fut dispensée de messe pour éviter ces fâcheux incidents qui perturbaient l’homélie de Monsieur le Curé. Et ce fut tout.
Un silence se referma sur l’incident, la bouche cousue du fil invisible qui ne se résorbe pas. Les arbres gelés indifférents restèrent là, à attendre l’improbable printemps.
La neige c’est si dégueulasse. On croit que c’est blanc, mais c’est sale.
Les silhouettes noires des arbres y sont figées, cote à cote à celles des curés abuseurs. Les pieds sont glacés, les petites filles tétanisées dans leur pull rouge mal tricoté. La sueur froide est muette. Les mains fébriles la déshabillent puis tout est blanc. Froid. Indifférent. Pleure dans ton lit fillette, c’est la nuit et personne ne le sait. La neige un instant garda ce jour la la trace du désordre qui gisait la. Les flocons vinrent encore brouiller les pistes en tombant du ciel injuste. Ils cachèrent la piste de l’ébat scélérat.
Le voile du brouillard recouvrit le secret.
Juste une petite qui vomit.L’immaculé et chaste manteau s’ourla de glaçons scintillants de givre et de baies rouges glacées, garde manger d’oiseaux. C’était comme cela dans le livre d’images de Blanche Neige.
Le brouillard enveloppe et protège de sa grande cape le mensonge, les limbes du présumé oubli enfouissent le coupable émoi. Neige complice. Neige dégueulasse, menteuse et traitresse.
Le silence blanc résonne des chants joyeux des enfants mutins. C’est comme ça sur les cartes de Noêl. Les chiens aboient au passage du facteur à vélo.
La caravane passe, même si ici ce n’est pas le désert. C’est comme cela que dit le proverbe. Le coucou réveille le bois endormi pour que bourgeonnent les premières feuilles. Mais ce n’est pas la saison. Les perce neige couronnent le bois de gaieté juvénile et frivole. Ce n’est pas la saison non plus. Quelque chose défaille dans ce monde faux et parfait. Mais la neige dégueulasse a étendu son grand manteau immaculé et silencieux.
CETTE" NOUVELLE" EST ECRITE PAR EVELYNE. Merci Evelyne.





- SABRINA -
05/07/2011 à 21:22
Ajouter un commentaire" il est difficile de troubler le sommeil du monde"
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